Orgues MOUSSAN
« Faire découvrir et aimer la Musique et particulièrement celle d’Orgue »
Une HISTOIRE de l’ORGUE
Textes et croquis d’illustration par Jean MERCIER
Les origines antiques de l’instrument
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’orgue a été inventé à Alexandrie d’Égypte aux alentours du troisième siècle avant J.C., par un savant du Musée nommé Ktésibios. Son but, non musical au premier chef, consistait à vérifier sur des tuyaux d’auloi (sortes de chalumeaux ou de hautbois) les rapports mathématiques générateurs des sons, déjà connus pour les cordes. Ktésibios plaça ses hautbois sur une caisse (le sommier), dota la machine (’οργανον, organon) d’un petit clavier à tirettes.
Cet ‘ύδραυλις (hydraulis) tirait son nom du fait que la pression de l’air nécessaire à la production du son dans les tuyaux de hautbois (’αυλος) était produite par un système de compression par une masse d’eau (‘υδερ).
La tradition rapporte que la première organiste de tous les temps fut l’épouse de l’inventeur.
L’instrument prit ultérieurement le nom de ’όργανον ‘ύδραυλικoν (organon hydraulikon). Il est décrit par Héron d’Alexandrie et surtout par Vitruve.
Ces instruments, après avoir été des machines de laboratoire, devinrent de véritables instruments de musique. Le monde hellénistique transmit naturellement l’instrument au monde romain. L’organum servit entre autres aux jeux du cirque (ceci explique les très fortes réticences des Pères de l’Église à l’encontre de l’instrument qui, des siècles plus tard, devait devenir le symbole même de la musique sacrée occidentale). Nombreux sont les témoignages de son usage, comme la célèbre mosaïque de Nennig (Allemagne) où il est marié à une trompe ou le sarcophage de Julia Tyrrhania, qui provient du cimetière des Alyscamps, à Arles.
A Aquincum, en Hongrie actuelle, l’archéologie a retrouvé les vestiges d’un bel exemplaire d’orgue antique, qui fut détruit dans un incendie. Faute d’être bien préservé, il est néanmoins reconstituable dans ses grandes lignes. Il s’agissait d’un orgue pneumatique (πνευματικον) : l’air était fourni par des soufflets. Sa tuyauterie en bronze était composée de quatre rangées de treize tuyaux. Les trois premières étaient bouchées par des tampons de bois, la dernière ouverte. Seules les deux premières ont pu être mesurées, et commençaient respectivement à des voisins de Ré 3 et de La 4. L’ambitus originel de ces deux rangées semble avoir été légèrement inférieur à l’octave (une septième mineure ?)
Les études de Jean Perrot ont démontré que, dès l’époque antique, les registres séparés existaient, ainsi que les deux familles de jeux : jeux à bouches (d’une part les fonds [fournissant les unissons et harmoniques d’octaves du son fondamental, et d’autre part les mutations, fournissant vraisemblablement les harmoniques de quinte] et d’autre part, les jeux d’anches.
A son tour, Rome transmit l’instrument à Byzance – où il jouait un rôle uniquement profane, en particulier dans le Palais – alors que les invasions dites «barbares» en faisaient perdre le souvenir en Occident…

Un Hydraulon,reconstitué d’après
Vitruve et l’iconographie romaine.
Le clavier à tirette est situé à l’arrière
de l’instrument.Le réservoir d’eau est
contenu dans le pied de l’instrument, et l’air
est insufflé par les deux pompes latérales.
L’instrument de Ktésibios semble n’avoir
possédé qu’une unique pompe.
Le Moyen Age occidental (Ve - XVe siècles)
Ì Le Haut Moyen Age (Vème – XIème siècles)
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es circonstances politico-religieuses réintroduisirent presque accidentellement l’organum en Occident. En 757, la crise des images faisait rage. Le pape était clairement iconodule. A Byzance, l’empereur Constantin V [Copronyme], fils de Léon III l’Isaurien, était iconoclaste. En France, avec Pépin le Bref, une nouvelle dynastie venait six ans auparavant de s’installer sur le trône, avec l’appui du pape Zacharie. Dans le but soit de le gagner à sa cause, soit de garantir sa neutralité, l’empereur envoya une ambassade au roi, en le couvrant de cadeaux rares et précieux. L’un de ces présents était un orgue. Mais tout porte à croire que ce cadeau sombra vite dans l’oubli…
Un peu plus tard, en 826, sous le règne du petit-fils de Pépin le Bref, l’empereur (occidental) Louis le Pieux, un prêtre vénitien, Georges, construisit un orgue pneumatique à Aix-la-Chapelle, probablement sur le modèle des instruments byzantins (on connaît en effet les liens étroits qui unissaient Venise et l’Empire byzantin). Il fut copié, et, à ce titre, peut être considéré comme le lointain ancêtre de tous nos instruments occidentaux.
Néanmoins, conformément aux condamnations des Pères de l’Église, l’instrument, dont le sulfureux passé romain n’était pas oublié, était interdit d’entrée dans les lieux consacrés, dans lesquels florissaient déjà une musique vocale monodique dite «grégorienne» et les embryonnaires prémices d’une polyphonie vouée plus tard aux destinées que l’on sait.
Le XIème siècle a laissé deux traités de facture d’orgue, celui du moine Théophile, au début du siècle et celui dit de l’ «Anonyme de Berne», à la fin. A ce moment, usages et mentalités commençaient à se modifier : dans une chrétienté désormais assurée et rassérénée, à l’époque où le «blanc manteau d’églises» édifiées selon les principes architecturaux que nous nommons «romans» commençait à couvrir l’Europe, l’orgue effectuait son entrée dans les églises - du moins dans les plus grandes et dans les plus opulentes abbatiales et cathédrales, celles où la somptuosité que Cluny insufflait à la Liturgie pouvait se développer pleinement... Il est vrai que les sonorités des orgues devaient rehausser les cérémonies les plus festives. La tradition rapporte d’ailleurs que le pape de l’an mil, Sylvestre II (Gerbert d’Aurillac, le plus grand savant de son temps), avait construit un orgue pneumatique pour sa cathédrale, alors qu’il était encore archevêque de Reims.
En dépit de très réelles différences, ces deux traités décrivent en détail deux instruments très voisins : l’orgue, couvert lorsqu’il ne sert pas (la Liturgie exige qu’il reste muet pendant les temps de pénitence) siège désormais en tribune, alimenté par plusieurs soufflets pneumatiques, fonctionnant en cascade, pour assurer une régularité de vent, avec un clavier (encore à tirettes chez Théophile, mais déjà proche du clavier actuel, chez l’Anonyme de Berne). Il soutient le chant monodique et chante peut-être le cantus firmus en valeurs longues alors que la schola vocalise les voix antiphonales des premiers organa. Le sommier comporte plusieurs rangs de tuyaux, qui ne sont pas séparables (visiblement des unissons et des octaves). Ce système de rangs non séparables, qui perdura longtemps, de manière amplifiée, porte le nom de Blockwerk.
L’orgue décrit par le moine Théophile Reconstitution graphique. Un orgue équivalent d’après
une miniature de manuscrit (XIIe siècle). L’organiste est assis en tribune, à l’arrière de l’instrument,
derrière la voûte. En réalité, le souffleur devait être placé
dans le local situé sous tribune, et non dans la nef…
concession du peintre aux nécessités de l’espace qui lui était
dévolu dans le manuscrit

Ì Le Moyen Age central (XIIème – XIIIème siècles)
Ì Le Moyen Age «classique» met en place trois types d’instruments dont l’iconographie porte amplement témoignage, tous trois destinés à un brillant avenir : l’orgue de tribune - héritier amélioré de l’instrument précédent - , l’orgue positif, un instrument de dimensions plus modestes, posé sur une table ou par terre (s’il était de doté de pieds) et l’orgue portatif, beaucoup plus léger et destiné aux processions.
L’orgue de tribune, fidèle au principe du Blockwerk, mêlait essentiellement des unissons et des octaves du son fondamental, ainsi que quelques quintes (le choix de la pureté des quintes, telles que définies par Pythagore détermine le mode d’accord – le tempérament, plus exactement – de l’instrument). Dans l’aigu, le nombre de rangs de tuyaux est multiplié pour renforcer l’effet monumental. On commence alors à édifier des orgues dont les plus grands tuyaux s’allongent et sonnent donc plus grave…
Le Positif, plus aigu, joue un rôle d’accompagnateur (en témoignent, un peu plus tard, les toiles de Van Eyck ou la tapisserie de l’ouïe, dans la série de la Dame à la Licorne, conservée au Musée National du Moyen Age et des Thermes de Cluny).
Le Portatif était porté en bandoulière sur l’épaule était joué par une main alors que l’autre ébranlait le soufflet intégré à l’arrière de l’instrument. Ses sonorités étaient nécessairement suraiguës et d’un volume sonore probablement assez confidentiel. L’iconographie représente souvent des anges musiciens touchant cet instrument. La fresque (XIVème siècle) du couronnement de la Vierge et du concert des Anges de l’église de Nissan-lez-Ensérune (ancienne Priorale saint Saturnin) est un somptueux exemple choisi dans le patrimoine artistique local montrant ce type d’instrument.
Un orgue portatif de procession
d’après une miniature médiévale
(XIVe siècle)
Le Bas Moyen Age (XIVème – XVème siècles)
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e Bas Moyen Age est l’époque de la plus grande variété d’instruments.
En ce qui concerne les orgues d’église, le buffet, caisse dont la vocation est à la fois protectrice, sonore et décorative, est désormais obligatoire pour les gros instruments.
Sur certaines grandes tribunes pouvaient exister à la fois un grand orgue et un orgue positif, destiné à la schola. Les recherches de Pierre Louillet (+) ont démontré que cette disposition de deux orgues indépendants existait à la Primatiale de Narbonne : l’organiste quittait son banc du grand orgue, se déplaçait et s’installait au clavier du Positif - ici dénommé «Petit orgue de la Musique», pour accompagner le chœur de chant.
A Sion, en Suisse, est préservé le plus ancien buffet conservé en Europe (XIVème siècle) : élégant, raffiné, polychrome et doté de volets historiés. Celui, monumental, de la Cathédrale (ancienne Collégiale) saint Jean de Perpignan, est l’un des plus anciens de tout le Midi de la France ; il était lui aussi orné de volets gigantesques couverts de peintures, aujourd’hui déposés.
Le Bas Moyen-Age invente aussi l’instrument à plusieurs claviers, destinés à se répondre ou à remplir des fonctions différentes ou complémentaires. Dans bien des cas, les deux instruments de tribune (le petit et le grand) sont réunis en un seul, en superposant à la console du grand orgue les deux claviers. Au moyen d’une transmission qui passe sous le plancher de la tribune, le premier clavier fait parler l’orgue d’accompagnement – qui conserve son nom de «Positif», toujours placé en avant de la tribune – alors que le deuxième sert au «Grand Orgue», nom qu’il prend alors. Même s’il ne se démarque pas du principe du Blockwerk, l’orgue voit en conséquence sa mécanique se complexifier.
Les tuyaux graves (les «Trompes», désormais jouables par un pédalier, prennent place dans de très hautes tourelles, ou dans des buffets latéraux.
Au XVème siècle, l’invention du sommier à ressorts et du sommier à registres permit aussi de séparer les rangs de tuyaux – ainsi naquirent les «jeux», du moins pour certaines parties de l’orgue (quoique archaïque, cette disposition - un Grand Orgue en Blockwerk, et un Positif avec jeux de détail séparables - perdura fort longtemps, jusqu’au XVIIème siècle, à Notre-Dame de Paris…). Le vieil orgue d’Halberstadt, avec ses trois claviers et son pédalier, décrit par Michael Prætorius, au début du XVIIème siècle, est un exemple à la fois intéressant, même s’il était probablement assez exceptionnel…
Un Orgue médiéval (XIVe siècle): 
L’orgue de Sion (Suisse)
La tribune en nid d’hirondelle est plus
récente que l’instrumentL’ensemble du
buffet est polychrome..Les volets,
semblables à ceux d’un retable,
représentent des scènes religieuses.
Ils étaient fermés lorsque l’instrument
devait rester muet.