Historique

Bref historique du grand orgue

de la cathédrale primatiale

Saint-Just et Saint-Pasteur

de Narbonne

 

            Quand il pénètre dans la grande nef de la cathédrale de Narbonne, l’attention du visiteur est immédiatement attirée par la colossale façade du grand orgue, accroché au mur occidental. Reconnu très tôt comme un monument de référence de grand intérêt pour l’histoire et le patrimoine narbonnais, mais aussi national, il fut inscrit sur la liste de 1840, c’est-à-dire parmi les premiers monuments recensés en France comme nécessitant une restauration et des crédits à prévoir. Pour l’Aude, seulement cinq monuments furent retenus, dont la cathédrale Saint-Just et Saint-Pasteur  et son orgue[1] ainsi que le cloître et le palais des archevêques L’instrument fera ensuite l’objet d’un arrêté spécifique en tant qu’immeuble par destination en date du 14 février 1980. Il est précisé que sont classés 31 jeux anciens de l’œuvre de Moucherel (1739-1741), de Lépine (1766-1770), de Zeyger (1844) et de Théodore Puget (1856).

 

               L’instrument a été construit à la suite d’un incendie qui eut lieu en 1727. En en un peu plus de deux ans (1739-1742), le facteur d’orgues de Toul, Christophe Moucherel, à la demande de Monseigneur de Beauvau du Riveau, archevêque de Narbonne (1721-1739), exécuta l’ouvrage. C’est un grand 16 pieds, ainsi désigné à cause de la longueur des plus grands tuyaux de l’instrument et de la montre (1 pied = 32,40 cm environ). Un majestueux buffet de près de vingt mètres de haut,

occupe le centre du mur occidental de la nef. Il passe pour le plus grand buffet du Languedoc. Il est composé de deux corps[2] reposant sur un immense soubassement, couronné par la balustrade de la  tribune sur laquelle est accroché le positif de dos (aujourd’hui vide). Au-dessus se dresse le corps du grand orgue, dont on trouvera la composition plus loin.

 

 

                      On n’avait pas totalement abandonné la possibilité de poursuivre les travaux pour allonger la nef de la cathédrale, dont la construction avait été interrompue au moment de la Guerre de Cent Ans, à cause de la présence des armées du Prince Noir qui ravageaient la région et notamment la zone de Cuxac-d’Aude. C’est pourquoi le prédécesseur de De Beauvau, Charles Le Goux de la Berchère (1703-1721),, avait décidé d’entreprendre la construction d’une nouvelle travée à la nef gothique. Dès lors, il était prévu dans le prix fait que, pour quelques milliers de livres supplémentaires, que l’instrument serait transporté et reconstruit au fond de l’église, c’est-à-dire au fond de la cour Saint-Eutrope, lorsque la nouvelle nef, dont la construction était encore en cours, au moment où l’archevêque De Beauvau commende l’instrument à MOUCHEREL, serait achevée. Mais la tentative allait tourner court, faute d’argent, de même que celle de Viollet-Le-Duc (1840), qui, à la suite d’une mésentente avec les Narbonnais, s’en alla à Carcassonne pour s’occuper de la Cité[3]. La nouvelle nef ne fut donc jamais terminée.

 

Déjà des intrigues[4]

L’instrument allait connaître des difficultés. Réputé pour être dur à jouer, notamment à cause des systèmes de transmission qu’imposaient les dimensions importante de la façade, fit l’objet d’une demande de « réparations, augmentations et améliorations. Le travail fut confié à au facteur d’orgues de Pézénas, Jean-François LÉPINE comme l’atteste le procès-verbal de 1771. La réception des travaux a eu lieu le 28 aout 1770. Mais c’était sans compter avec l’organiste titulaire, qui aurait souhaité confier la tâche à un de ses copains… ! Il n’y parvint point, à cause de l’opposition du doyen du chapitre. Il ne trouva d’autre solution, que de faire entendre l’orgue, en l’absence de LEPINE « dans des mélanges irréguliers, tirant à demi les registres pour faire paraître les jeux discords ». Il compose même un mémoire contre LEPINE[5]. De retour à Narbonne, le facteur d’orgue ainsi accusé va avoir recours, pour sa défense à un procédé « d’arroseur arrosé ». En effet, l’organiste Labadie avait évoqué l’autorité du grand expert de l’époque, le Bénédictin Dom Bedos de Celles. Léine prend l’organiste au mot et demande qu’on le fasse venir cet expert. Ce qui sera fait.

Don Bedos viendra donc examiner l’orgue au début du mois de mai 1771. Etant donné les accusations de l’organiste titulaire, il procèdera à un examen rigoureux pendant cinq jours, au terme duquel il rendra un rapport lavant Lépine des accusations mensongères de l’organiste Labadie qui en aura pour ses frais et il existe dans les archives Lépine le texte élogieux de la lettre de Dom Bedos de Celles à Adrien Lépine, frère du facteur d’orgues : [6].

 

A Narbonne, le 6 mai 1771 Vous m'avez recommandé, Monsieur, en partant de Paris, de vous donner avis de la tournure que prendrait la vérification de !'Orgue de Saint Just de Narbonne. Voici en deux mots comment cette affaire s'est passée. Je vous avoue que j'étais un peu prévenu contre Monsieur votre frère, fondé sur tout ce que j'avais su déjà des plaintes de M Labadie contre cet ouvrage, et surtout ayant lu deux mémoires de lui, qu'on ne manqua pas de me remettre à mon arrivée à Narbonne. Je devais d'autant moins douter dela vérité de ces Mémoires, que le sieur Labadie m'avait paru, dans plusieurs occasions, connaître passablement la facture de l'Orgue. D'ailleurs je pensais qu’il était fort naturel qu'étant Organiste du Chapitre, il ne devait y avoir que le zèle pour les intérêts de ce Corps, et pour le bien de la chose, qui devait le faire agir.

. Vous pouvez bien comprendre qu’étant dans les dispositions dont je viens de vous donner l'idée, j'ai fait pendant cinq jours les plus rigoureux examens jusqu’à faire peser en ma présence les jeux d’anche, jusqu'à faire l’essai de l’étain en présence de quatre Chanoines J’ai été le plus surpris du monde, de trouver un Orgue le plus parfait que vu : c'est l'harmonie qui m'a plu davantage. Je dois louer plus particulièrement la montre de seize pieds : je n'en ai jamais entendue d'aussi parfaite pour l’harmonie; le bourdon de seize pieds de même. Les jeux d'anche sont excellents ils joignent l'éclat et le corps d'harmonie avec le moelleux et la douceur. La pédale est la plus belle harmonie que j’ai entendue. Toute La Mécanique de cet Orgue est un chef d'œuvre pour la solidité, la propreté & l'intelligence que j’y ai aperçu partout. En un mot tout ce que j’ai vu dans cet Orgue, m'a donné la plus grande idée de l'habileté de votre frère que je regarde comme un des plus savants et des plus grands Facteurs que je connaisse et dont j'ai entendu parler. C’est un témoignage que je lui dois : la vérification est finie !j’en donnai hier mon Procès-verbal.

 

A la suite de cette expertise qui infirme les dire de l’organiste titulaire, ce dernier disparaitra, soit de son propre gré, soit qu’il ait été remercié par le chapitre.

 

 

 

Le Positif de dos est vide aujourd’hui. Sa composition était la suivante à l’époque de MOUCHEREL :

 

 

 

c.  Christian Defontaine

 

48 notes

  • Montre de 8
  • Prestant 4
  • Doublette 2
  • Fournitures (IV rangs)
  • Cymbale (IV rangs)
  • Bourdon 8
  • Flûte 4

Nazard (2 2/3)

Quarte (2)

Tierce (1  3/5)

Larigot (1  1/3)

Trompette (8)

Cromorne (8)

Musette (8)

Clairon (4)

 

Après la Révolution

L’ensemble de l’instrument connaitra diverses transformations, telles qu’elles sont décrites dans l’ouvrage de l’ARAM, Orgues en Languedoc-Roussillon[7],( voir l’extrait ci-dessous, édité en 1987).

 

 

 

Sources

Archives Lépine

Archives Départementales de l’Aude :

Registre des délibérations du chapitre de Saint-Just de Narbonne, aout 1770 et 7 décembre 1766.

 

Bibliographie

ARAM-LR, Orgues en Languedoc-Roussillon. Aude-Pyrénées-Orientales, Montpellier, DRAC, 1987.

RIVEL Joseph, L’orgue de Narbonne, imprimerie Brille et Gautier, Narbonne, 1931.

STEINHAUS Hans, BEUGNON Guilhem, Dom Bedos de Celles. Entre orgues et cadrans solaires. Vie et travaux d’un Bénédictin du Languedoc (1709-1779), XXe cahier de la Société Archéologique, Scientifique et Littéraire de Béziers – 2008.

Viollet-le-Duc et Narbonne. Un chantier fondateur. Ville de Narbonne, 2014 (Livret d’exposition).

 

 

 

 

[1] L’édifice figure sur la liste des immeubles classés monuments historiques avant 1913, publiée en exécution du paragraphe 2 de l’article 2 de ladite loi. Journal officiel de la République Française du 18 avril 1914.

[2] Orgues en Languedoc-Roussillon. Aude-Pyrénées-Orientales, p.

[3]  Viollet le Duc ne rajouta que quelques petites tours à l’ouvrage de Le Goux de la Berchère  , datés de ????

[4] D’après STEINHAUS Hans, BEUGNON Guilhem, p. 38.

[5]  Ibid. p. 38.

[6] Document reproduit dans STEINHAUS Hans, BEUGNON Guilhem, p. 39 et 146.

[7]  ARAM, Orgues en Languedoc-Roussillon, p.121.